Transmission & famille

Pacte Dutreil : comment transmettre son entreprise sans fragiliser la transmission ?

Le Pacte Dutreil permet de transmettre une entreprise avec une exonération de 75 % de sa valeur sous certaines conditions. Mais l’économie fiscale ne suffit pas à construire une transmission : conservation des titres, gouvernance, répartition entre héritiers et besoins futurs du dirigeant doivent être pensés ensemble.

Par Victor Demonchaux
9 min de lecture

Le Pacte Dutreil permet, sous conditions, d’exonérer 75 % de la valeur d’une entreprise transmise par donation ou succession. Mais le vrai sujet n’est pas seulement fiscal : il faut aussi décider combien transmettre, à qui, avec quel contrôle et pendant combien de temps.

Une entreprise vaut 4 M€. Son dirigeant a 62 ans et deux enfants. L’un travaille dans l’entreprise et pourrait la reprendre. L’autre a construit sa vie professionnelle ailleurs.

Le Pacte Dutreil peut réduire très fortement le coût fiscal de la transmission. Mais il ne répond pas, à lui seul, aux questions les plus importantes : faut-il transmettre 100 % ? Comment traiter l’enfant qui ne reprend pas ? Le dirigeant peut-il garder des revenus ou du pouvoir ? Et que se passe-t-il si la famille souhaite vendre quelques années plus tard ?

Le Dutreil doit donc être vu pour ce qu’il est : un outil fiscal puissant au service d’une stratégie de transmission, pas une stratégie en soi.


01Sur une entreprise de 4 M€, que change réellement le Pacte Dutreil ?

L’article 787 B du Code général des impôts prévoit une exonération de droits de mutation à titre gratuit à hauteur de 75 % de la valeur des titres éligibles transmis. Les droits sont donc calculés sur 25 % de leur valeur, sous réserve de respecter l’ensemble des conditions.

Sur une entreprise valorisée 4 M€, la valeur retenue pour le calcul des droits peut ainsi être ramenée à 1 M€. C’est considérable.

Mais attention à la formulation : le Dutreil n’efface pas 75 % des droits. Il exonère 75 % de la valeur transmise avant calcul des droits.

Prenons notre dirigeant de 62 ans. Il transmet la totalité de l’entreprise à ses deux enfants, à parts égales. Sans Dutreil, chacun reçoit 2 M€ de titres. Avec Dutreil, chaque enfant n’est imposé que sur une valeur de 500 000 €, avant prise en compte des abattements et autres dispositifs éventuellement applicables.

Et si la donation porte sur la pleine propriété des titres et que le donateur a moins de 70 ans, les droits liquidés peuvent encore bénéficier d’une réduction de 50 %. Cette réduction de 50 % porte sur les droits calculés après application du Dutreil : elle ne constitue pas une seconde exonération de 50 % de la valeur des titres.


02Toutes les entreprises ne sont pas éligibles

Le Pacte Dutreil vise les sociétés dont l’activité principale est notamment industrielle, commerciale, artisanale, agricole ou libérale. La simple gestion de son propre patrimoine mobilier ou immobilier n’entre pas dans le champ du dispositif. Une société patrimoniale ne devient donc pas éligible simplement parce qu’elle est détenue par une famille.

Et les holdings ?

Une holding purement passive n’est pas automatiquement éligible. En revanche, une holding animatrice peut l’être lorsqu’elle participe activement à la conduite de la politique de son groupe et au contrôle de filiales exerçant une activité opérationnelle.

Ce point est particulièrement sensible : écrire « holding animatrice » dans les statuts ne suffit pas. La réalité des fonctions exercées doit correspondre à cette qualification. Le CGI décrit précisément cette participation active à la conduite de la politique du groupe et au contrôle des filiales.

Ce qui a changé en 2026

Depuis le 21 février 2026, certains actifs non exclusivement affectés à l’activité opérationnelle peuvent être exclus de l’assiette bénéficiant de l’exonération Dutreil. Le dispositif se recentre ainsi davantage sur la valeur réellement attachée à l’outil professionnel. L’administration fiscale a précisé ces évolutions dans sa mise à jour BOFiP du 10 août 2026.

Le message est simple :

Le Dutreil vise la transmission de l’outil professionnel, pas indistinctement tout le patrimoine qui aurait été logé dans une société.


03Quelles sont les conditions du Pacte Dutreil en 2026 ?

Les conditions paraissent complexes lorsqu’on les lit comme une liste. Elles deviennent beaucoup plus claires lorsqu’on les replace dans le temps :

avant la transmission → au moment de la transmission → après la transmission

Avant la transmission : il faut engager une partie suffisante du capital

Avant la donation, les titres doivent en principe faire l’objet d’un engagement de conservation d’au moins deux ans. Concrètement, cela signifie qu’une fraction suffisante des titres de la société doit être couverte par cet engagement avant la transmission.

Cet engagement peut être pris avec plusieurs associés : on parle alors d’engagement collectif. Il peut également être pris par un seul associé lorsqu’il détient à lui seul suffisamment de droits : on parle alors d’engagement unilatéral.

Pour une société non cotée, les titres couverts par l’engagement doivent représenter au moins 17 % des droits financiers et 34 % des droits de vote de la société. Ces seuils ne correspondent donc pas à la part de l’entreprise qu’il faudra nécessairement transmettre : ils déterminent simplement la fraction minimale des droits qui doit être comprise dans l’engagement de conservation.

Prenons un dirigeant qui détient 80 % d’une société non cotée. Il peut prendre seul l’engagement puisqu’il dépasse largement les seuils requis. À l’inverse, un associé qui ne détient que 20 % des droits de vote ne pourra pas, à lui seul, atteindre le seuil de 34 % et devra en principe s’engager avec un ou plusieurs autres associés.

Il n’est pas toujours nécessaire d’attendre deux ans avant de transmettre

Dans certaines situations, la loi considère que les conditions antérieures ont déjà été remplies. On parle alors d’engagement réputé acquis.

C’est notamment possible lorsque le dirigeant, seul ou avec certaines personnes de son cercle familial prévues par le texte, détient depuis au moins deux ans les seuils requis et exerce également depuis au moins deux ans son activité professionnelle principale ou une fonction de direction éligible dans la société.

Dans ce cas, il n’est pas nécessaire de signer aujourd’hui un nouvel engagement puis d’attendre deux années supplémentaires avant de transmettre.

Au moment de la transmission : l’exonération s’applique

Les titres sont transmis par donation ou succession. Si les conditions du Pacte Dutreil sont réunies, 75 % de leur valeur peuvent être exonérés de droits de mutation à titre gratuit : seuls 25 % de la valeur éligible entrent alors dans le calcul des droits, avant application des autres abattements ou réductions éventuellement disponibles.

Chaque héritier ou donataire bénéficiant du régime prend ensuite un engagement individuel de conservation des titres reçus. C’est donc à ce moment que l’avantage fiscal se matérialise, mais aussi que commencent les obligations personnelles des bénéficiaires.

La transmission peut porter sur tout ou partie des titres et, selon la stratégie retenue, sur leur pleine propriété ou leur nue-propriété. Le montant transmis doit donc être déterminé en fonction de la situation du dirigeant et de la famille, pas uniquement en fonction de l’économie fiscale recherchée.

Après la transmission : deux obligations différentes continuent

Après la donation ou la succession, il faut distinguer deux contraintes : conserver les titres et assurer la continuité de la direction.

D’abord, chaque héritier ou donataire qui bénéficie du Dutreil s’engage à conserver les titres reçus pendant six ans à compter de la fin de l’engagement collectif ou unilatéral. Si cet engagement collectif est encore en cours au jour de la transmission, il faut donc attendre son terme avant que la période individuelle de six ans ne commence.

Ensuite, une fonction de direction éligible doit continuer à être exercée dans l’entreprise. Cette condition court pendant toute la durée de l’engagement collectif ou unilatéral, puis pendant les trois années qui suivent la transmission.

Dans un Dutreil classique, cette fonction peut être exercée par l’un des signataires de l’engagement ou par l’un des héritiers ou donataires. Le parent qui transmet peut donc continuer à diriger, sans que ce soit nécessairement lui qui doive assurer cette fonction pendant toute la période.

En revanche, lorsque l’engagement est réputé acquis, la situation est différente : après la transmission, la fonction de direction doit être exercée par l’un des bénéficiaires du Dutreil. C’est donc un point à anticiper si le parent souhaite transmettre rapidement tout en restant seul aux commandes.

préparation → transmission → conservation → gouvernance → suivi

Avant la transmission
Engagement de conservation

Préparer l’éligibilité et la conservation des titres

Transmission
Donation / succession

Appliquer l’exonération si les conditions sont réunies

Après
Conservation + gouvernance

Respecter les engagements et la fonction de direction

C’est aussi pourquoi le dispositif gagne à être préparé suffisamment tôt lorsqu’il s’inscrit dans une transmission familiale structurée.


04Faut-il vraiment transmettre toute l’entreprise ?

C’est probablement la question la plus importante de tout l’article. Le Dutreil peut rendre fiscalement attractive une transmission importante. Mais cela ne signifie pas qu’il faut donner le maximum possible.

Reprenons notre dirigeant. Il possède :

  • 4 M€ de titres ;
  • 600 000 € d’actifs financiers ;
  • sa résidence principale.

S’il transmet immédiatement la totalité de l’entreprise, il donne l’essentiel de son patrimoine économique. Fiscalement, l’opération peut être excellente. Patrimonialement, elle peut être beaucoup moins confortable.

Le dirigeant doit encore financer son niveau de vie, sa retraite, ses futurs projets et les imprévus. La bonne question devient donc, dans une réflexion plus large sur le patrimoine du dirigeant :

« Quelle part de l’entreprise puis-je transmettre sans me fragiliser financièrement ? »

Parfois, la bonne réponse sera 100 %. Parfois 30 %, 50 % ou 70 %. Parfois encore, la transmission devra être progressive.

L’optimisation fiscale ne doit jamais obliger le dirigeant à devenir dépendant du patrimoine qu’il vient de donner.


05Un enfant reprend, l’autre non : l’égalité parfaite peut devenir une mauvaise idée

Notre dirigeant a deux enfants. Le premier travaille dans l’entreprise et souhaite la reprendre. Le second ne veut pas participer à sa gestion. Donner 50 % des titres à chacun semble naturellement équitable, mais cette égalité peut créer un problème très concret.

Le repreneur voudra peut-être réinvestir les bénéfices, limiter les distributions, prendre des décisions rapidement et conserver le contrôle. L’autre enfant peut préférer recevoir des liquidités, diversifier son patrimoine, percevoir des revenus ou sortir du capital. Les deux n’ont donc pas nécessairement intérêt à recevoir le même actif.

L’équité n’est pas toujours l’égalité

Une stratégie peut consister à attribuer davantage de titres de l’entreprise au repreneur et davantage d’autres actifs à l’autre enfant. La donation-partage, une soulte ou une organisation complémentaire du patrimoine peuvent alors permettre de rechercher une équité globale, plutôt qu’un simple 50/50 sur chaque actif.

Cette question est souvent plus importante que l’économie fiscale elle-même. Parce qu’une transmission mal construite peut obliger l’enfant repreneur à s’endetter excessivement ou à faire distribuer du cash de l’entreprise pour indemniser les autres héritiers.

Le Dutreil est censé protéger la transmission de l’entreprise. Il ne doit pas créer une organisation familiale qui la fragilise.


06Pleine propriété ou usufruit : fiscalité, pouvoir et revenus ne sont pas la même chose

Autre choix fréquent : transmettre la pleine propriété des titres ou seulement leur nue-propriété. Le démembrement peut permettre au dirigeant de transmettre une partie de la valeur tout en conservant certains droits économiques.

Mais trois sujets doivent être séparés : qui possède la valeur, qui perçoit les revenus et qui décide ?

Conserver l’usufruit ne signifie pas automatiquement conserver le contrôle total de l’entreprise. Le Dutreil peut être combiné avec une donation avec réserve d’usufruit, mais les droits de vote de l’usufruitier doivent alors être statutairement limités aux décisions concernant l’affectation des bénéfices.

Un avantage supplémentaire avant 70 ans

Il existe un avantage supplémentaire lorsque le dirigeant a moins de 70 ans.

Si la donation Dutreil porte sur la pleine propriété des titres, les droits de donation calculés après application de l’exonération de 75 % bénéficient encore d’une réduction de 50 %.

Autrement dit, on applique d’abord le Pacte Dutreil pour réduire la base taxable. Les droits de donation sont ensuite calculés sur cette base réduite, puis le montant obtenu est divisé par deux.

Cette réduction de 50 % porte donc sur le montant des droits à payer, et non sur la valeur des titres transmis.

Elle ne s’applique pas de la même manière à une donation avec réserve d’usufruit.

Il faut donc comparer :

  • économie fiscale ;
  • revenus conservés ;
  • contrôle ;
  • âge du dirigeant ;
  • organisation future.

07Ce qui peut faire perdre le bénéfice du Dutreil

Le risque principal du Dutreil est de ne retenir que le chiffre de 75 % et d’oublier les contraintes qui l’accompagnent. L’administration prévoit plusieurs situations susceptibles de remettre en cause l’exonération, notamment en cas de non-respect des engagements de conservation, de certaines cessions ou transmissions de titres, des seuils requis ou de la condition liée à l’exercice d’une fonction dirigeante.

Trois points doivent particulièrement être surveillés.

La famille veut vendre plus tôt que prévu

Depuis l’allongement de l’engagement individuel en 2026, la question de la liquidité est encore plus importante. Si les bénéficiaires pensent qu’une vente peut intervenir rapidement, il faut le savoir avant de construire la transmission.

La holding est mal qualifiée

Une holding présentée comme animatrice mais insuffisamment documentée peut créer un risque disproportionné par rapport à l’économie recherchée.

Le suivi est négligé

Le Dutreil comporte aussi des obligations déclaratives précises. Elles sont notamment prévues par l’article 294 bis de l’annexe II au CGI au moment de la transmission et par l’article 294 ter de l’annexe II au CGI pour certaines obligations postérieures. Elles ne doivent pas être traitées comme un détail administratif après la donation.


08Dans quels cas le Pacte Dutreil est-il vraiment pertinent ?

Le Pacte Dutreil est particulièrement cohérent lorsque plusieurs éléments sont réunis : l’entreprise a une valeur importante, une vraie transmission familiale est envisagée, les bénéficiaires acceptent un horizon de détention long et la gouvernance future est suffisamment claire.

Reprenons notre famille.

Lorsque le dispositif paraît cohérent

L’enfant repreneur souhaite rester durablement dans l’entreprise. Le dirigeant veut commencer à transmettre tout en restant présent quelques années. La famille ne prévoit pas de vendre rapidement. Le dirigeant possède suffisamment d’autres actifs pour ne pas dépendre entièrement de l’entreprise après la donation.

Le Dutreil répond alors à un vrai projet.

Lorsque la prudence s’impose

Les enfants ne souhaitent pas reprendre. Une vente de l’entreprise est probable à court terme. Le dirigeant a encore besoin de la majorité de son patrimoine professionnel pour financer son propre avenir.

Dans ce cas, construire toute la stratégie familiale autour d’un engagement de conservation long doit être sérieusement interrogé.

Le bon réflexe

La question n’est pas : « Puis-je faire un Pacte Dutreil ? » Elle est :

« Avons-nous réellement un projet de transmission compatible avec les contraintes du Pacte Dutreil ? »

Le dispositif vient ensuite.


Le Pacte Dutreil est l’un des outils fiscaux les plus puissants pour transmettre une entreprise familiale en France. L’exonération de 75 % de la valeur transmise peut réduire très fortement le coût d’une donation ou d’une succession. Mais depuis 2026, le dispositif impose aussi une durée de conservation individuelle plus longue et nécessite un suivi attentif de l’éligibilité de l’entreprise.

La fiscalité ne doit donc jamais être étudiée seule. Une transmission réussie doit répondre à quatre questions : qui reprend, qui contrôle, qui reçoit quoi, et de quoi le dirigeant aura-t-il encore besoin après la transmission ?

Le Pacte Dutreil ne détermine donc pas la stratégie de transmission. Il devient réellement pertinent lorsque la stratégie familiale, patrimoniale et entrepreneuriale a déjà été définie. Lorsqu’une cession est envisagée plutôt qu’une conservation familiale de long terme, la logique peut être différente, notamment dans le cadre d’une donation avant cession.

Les informations présentées dans cet article ont une vocation pédagogique et ne constituent pas un conseil personnalisé.